Les États désunis d’Amérique

Si vous vivez hors des États-unis, ne tombez pas dans le piège d’avoir une lecture puis une conclusion globalisées de ce qui s’y passe. Il n’y a pas un, mais deux pays ou plutôt un vaste continent dont les moindres faits et gestes sont scrutés, mais jamais perçus en interne tels qu’ils se sont déroulés. Le pays ne s’entend plus sur rien, pas même sur l’interprétation de ce qui se déroule sous nos yeux – fake ou vraies news -, pas même sur ses statistiques officielles venant de ses propres instances, encore moins sur l’interprétation de ses textes sacrés tels que la constitution ou le droit. Cette nation a toujours été divisée, polarisée, mais ce à quoi on assiste aujourd’hui a atteint les profondeurs d’une faille béante qui fait dire à tous les observateurs que « le pays est au bord de la rupture » et que « la cocotte bouillonnante est en train d’exploser ». Il ne s’agit pas uniquement de républicains contre démocrates, mais de citadins contre ruraux, d’États côtiers versus États du milieu (midwest), de riches contre pauvres, de ceux qui croient au changement climatique opposés à ceux qui le nient, des pro-masques face à ceux qui n’en mettront jamais en dépit de l’épidémie du Covid-19, des blancs contre les noirs, des jeunes contre les vieux (boomers), des émissions de la chaîne conservatrice Fox News opposées à celles de l’ultra-démocrate MSNBC. Et j’en passe. L’obédience politique est un facteur essentiel mais pas exclusif dans ces prises de position souvent aux antipodes les unes des autres.

Les États-unis sont aujourd’hui un pays qui étale ses divisions au grand jour. Ce qui nous fait dire que la fameuse phrase du serment d’allégeance au drapeau que des dizaines de millions d’enfants disent tous les matins à l’école « One nation, indivisible » devient de plus en plus illusoire. 

L’Amérique divisée

Les sujets et objets de division sont devenus tellement nombreux aux États-unis que les médias leur consacrent des rubriques ou émissions au quotidien. Par exemple, l’agence d’information Associated Press dédie un site au titre « Divided America » à l’Amérique divisée. Il y est question exclusivement des multiples sujets qui séparent et minent le pays. La division la plus évidente est ethnique ou comme on dit ici « raciale ». Elle est apparue avec plus de visibilité ces dernières semaines après les manifestations qui ont suivi le meurtre de George Floyd, un homme noir, tué par des policiers blancs. Sont apparues au grand jour les injustices sociales et le racisme envers les minorités, en particulier les noirs. Sur ce sujet aussi, le pays n’a pas la même lecture des choses. On l’a vu sur nos écrans.  Sur le plan économique, les disparités entre riches et pauvres se creusent toujours et davantage encore aux Etats-unis. Le fameux 1% des plus riches contre la majeure partie de la population qui a peu et parfois très peu. 

Les divisions idéologiques vont du simple choix du bulletin de vote à la défense du port d’armes et du second amendement de la Constitution. Non seulement, les ardents défenseurs de cet amendement disent vouloir garder leur droit de se défendre personnellement mais aussi de se protéger contre l’État fédéral. À ces pro-armes s’oppose farouchement le mouvement voulant plus de contrôle sur le port des armes. Deux mouvements, deux mondes parallèles.

Les médias et particulièrement les chaînes de télévision ont une grande responsabilité dans cette bipolarisation de la société. Un spectateur de Fox News regarde une Amérique différente de celle qu’observe son compatriote sur MSNBC. On dit que ces chaînes sont souvent en train de consolider les à priori chez le téléspectateur et conforter le citoyen dans une décision déjà prise. 

Les États-unis de l’anxiété

Pourquoi tant de divisions ? Ou plutôt pourquoi tant de haine ? Les États-unis sont une société violente où la confrontation d’idées peut souvent céder la place à l’action physique. Il n’y a qu’à voir les images d’affrontements entre manifestants et contre manifestants lors des protestations qui ont suivi la mort de George Floyd. À l’incompréhension se rajoute la peur de l’autre. Il y a là l’expression de l’inquiétude d’une population devenue extrêmement anxiogène. Sur ce caractère-ci aussi, les médias ont trouvé une source intarissable de sujets à traiter. La radio publique NPR a une émission entière, United States of Anxiety (les États-unis de l’anxiété) consacrée aux divisions et aux peurs, fondées ou imaginaires, des américains. On y découvre tous les jours les traits d’une société anxiogène et divisée et qui se pose tant de questions existentielles. Quels points communs peuvent encore sceller cette Amérique promise d’antan à être une et indivisible ? Pourquoi ce qui la sépare aujourd’hui a pris le dessus de ce qui l’unifiait ? Qui est responsable de l’état du pays et qui doit-on blâmer pour cela ? Le gouvernement fédéral ou l’État local ? L’Amérique cherche un guide vers qui se tourner, sur lequel prendre exemple, de qui elle aura des réponses et qui la rassurera. Et même face à ces interrogations, elle demeure divisée.

Moktar Gaouad. 

Un commentaire sur “Les États désunis d’Amérique

  1. Ce constat je le partage Moktar, mais je crains hélas qu’il ne soit pas exclusivement l’affaire des états-Unis (ou pas) d’Amérique. Le groupe qui m’emploie a son siège au coeur d’un état historiquement sécessionniste, cette opposition entre ce qui fédérait les états du Sud et les aspirations déclarées par ceux du Nord je peux l’observer aujourd’hui au sein même de ma communauté de travail; malheureusement ce mal ne me parait pas circonscrit au seul nouveau continent. Chez mes collègues d’Irlande du Nord j’observe également la résurgence des plaies historiques ravivées par le Brexit, cette moderne « sécession » remet de l’huile sur le feu des luttes fratricides jusque dans les familles. Au coeur même de la riche et paisible Bourgogne les communautés se divisent et s’opposent violemment sur des bases ethniques plus encore que sociales.
    Aujourd’hui le beau projet de sauver notre planète devrait nous réunir, races et histoires confondues, pour construire ensemble un monde pérenne pour nos enfants. Mais tu nous en as confirmé le constat: la conscience de la finitude de notre modèle actuel n’est pas encore universellement partagée, et parfois le cynisme l’emporte sur l’intérêt commun de transmettre les merveilles de nos éco systèmes.
    Alors qui serait ce guide que recherche l’Amérique? Plutôt qu’un homme (ou une femme) providentiel(le) ne pourrions pas faire appel au bon sens que nos civilisations ont pu accumuler au cours des millions d’années de l’existence de notre espèce? Comment les idées portées par un guide ou messie ou prophète pourraient elles être plus justes que celles de milliards d’invidus s’ils sont animés par l’espoir plus que par la peur?
    Voilà peut-être la cause de nos maux actuels: le marketing de la peur tente de nous fait croire que l’espoir serait naïf, vélléitaire, inutile voire « contre-productif », alors que la haine de l’Autre, la vengeance, la violence et la guerre (religieuse ou pas) seraient les solutions à tous nos maux passés actuels et à venir. Mais depuis quand les peuples ont ils profité de la haine et de la guerre?
    Philippe

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